Abroger le SNU, c’est rouvrir le chantier d’une éducation critique

« Il suffit de chanter un chant de paix avec grimaces et gesticulation pour qu’il devienne un chant de guerre. » En 1935 cette pensée de Jean Giraudoux (La guerre de Troie n’aura pas lieu) était une simple observation des prémices de la guerre mondiale en gestation. Le SNU, avec son décorum, ses « tenues » qui ne sont pas des uniformes, son organisation de caserne qui n’est pas l’ordre militaire, son lever quotidien du drapeau qui n’est pas cocardier, c’est quoi ? Un signal faible d’une nation qui se droitise ? Un réarmement moral des jeunesses nivelé dans le tricolore ? Une lubie droitière présidentielle à coup sûr.

Le SNU c’est le contrepied parfait au corps des conseillers d’éducation populaire du ministère de la Jeunesse et des Sports. Ce corps issu des instructeurs de 1945 au nom du « plus jamais ça » sous la direction de Jean Guéhenno et de divers courants humanistes et philosophiques dont Albert Camus participait à l’époque. Le SNU c’est un détournement du sens. Le SNU est un oxymore : il prétend émanciper alors qu’il formate.

Le SNU ouvre une part de marchés pour des associations qui le rallient en réduisant l’éducation populaire à un label, détournent l’éducation populaire de sa fonction critique en la réduisant à des méthodes actives. Et dans le même temps, le Contrat d’engagement républicain remet en cause les libertés associatives.

Depuis un peu plus de deux ans le ministère recrute des conseillers d’éducation populaire pour la mise en œuvre de ce dispositif destiné à être généralisé dès 2026. Il transforme un corps d’éducation permanente en un corps d’encadrement social à partir d’une conception détournée de l’engagement.  La dimension émancipatrice de l’engagement est soustraite, au profit de la « mobilisation» patriotique.

Les lubies présidentielles sont aussi impénétrables qu’une volonté divine faisant d’un séjour de cohésion sociale de 12 jours un cloître ou une basilique de citoyenneté. Dans le contexte inquiétant d’un conflit militaire aux confins de l’Europe, d’une économie dite de guerre qui se généralise dans le monde, le SNU a une fonction idéologique. L’angle d’opposition du SNPJS au SNU ne se résume pas à un antimilitarisme de « gauche ». Notre opposition repose sur un détournement de missions de service public et de sens politique. Le SNU, comme le service civique, relèvent du Code de la Défense nationale alors que le ministère Jeunesse et Sports jusqu’à ces derniers mois relevait uniquement des codes du Sport, de l’Education et de l’Action sociale et des familles. La création d’une sous-direction du SNU au ministère est un cheval de Troie pour faire entrer l’armée dans l’éducation.

Pour autant le SNPJS est favorable à la définition de nouveaux parcours citoyens et à une mise à plat d’une éducation civique et morale (EMC) à la condition qu’elle soit revisitée à l’aune de l’objectif de développement de la conscience critique inscrite dans l’action, c’est à dire des pratiques qui relèvent de principes et de pédagogies de l’éducation populaire. L’École a pour mission la transmission des savoirs et la formation citoyenne. Elle n’a pas besoin du SNU pour ce faire. Mais pour le SNPJS il y a une cohérence, via l’élaboration de projets éducatifs sur les territoires à conjuguer l’EMC « revisitée » du temps scolaire avec des actions extrascolaires ou/et périscolaires. Cela ne peut se faire qu’avec des garanties de laïcité et des compétences éducatives avérées, avec mise à distance des lobbies et obédiences communautaristes. Notre approche n’est pas naïve. Nous savons le chantier complexe. Mais nous le portons car nous percevons bien la nécessité de penser l’éducation tout au long de la vie, avec une dimension intergénérationnelle et des réseaux d’échanges de savoirs.

L’histoire du ministère Jeunesse et Sports a porté pendant des décennies les stages dits de réalisation autour de disciplines artistiques et culturelles, les chantiers de jeunes et de créations, les sessions de découvertes de la France (dans et hors hexagone), les séjours d’activités de pleine nature, les ateliers sportifs de quartiers… Nous n’avons aucune opposition au fait d’organiser en classe de seconde – sans distinction de nationalité, contrairement au SNU qui est réservé aux seuls jeunes français – un moment citoyen d’expérimentation à partir de souhaits, de centres d’intérêt ou de questions émis par des jeunes (lycéens puisque la scolarité est obligatoire jusqu’à 16 ans). Pour cela nous devons travailler à un projet ambitieux au sein de la FERC, avec les professionnels de l’animation, les enseignants, mais aussi les chercheurs en sciences de l’éducation. Il y a là un réel travail d’imagination à produire qui valoriserait autrement les mouvements d’éducation populaire qu’en les instrumentalisant dans un processus contraint purement idéologique.

Car l’éducation à la pensée complexe et la conscience critique doivent être la colonne vertébrale de ce qu’il nous appartient, par notre travail collectif, d’opposer au SNU.

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